Le discours trop souvent enthousiaste
sur les promesses du numérique dans les musées recouvre une réalité plus
contrastée sur le terrain.
« Avec la profusion des innovations
technologiques, les professionnels de la médiation culturelle des musées
sont encore plus perdus qu’il y a deux ans », assène Pierre-Yves
Lochon, fondateur du Clic (Club Innovation & Culture France), une
structure assurant une veille technologique pour les musées. Quinze ans
après la création des premiers sites Internet de musée, la révolution
numérique n’en finit pas de multiplier ses assauts et ses promesses de
« lendemains qui chantent », sidérant littéralement les responsables
culturels. Si le rythme frénétique des innovations est plus rapide que
les processus de décision dans les institutions publiques, le discours
évangélique des communicants des entreprises de ce secteur ne facilite
peut-être pas la prise de décision. Entre les promesses d’un « monde
meilleur technologique » et ses bénéfices réels actuels pour les
usagers, il y a plus qu’un déplacement de souris.
Mais de quoi parle-t-on au juste ?
Derrière le terme « numérique », qui est une technologie de
dématérialisation de l’image, du texte, du son ou de la vidéo, il faut
surtout considérer ses applications : la messagerie électronique, le
Web, les réseaux sociaux, les livres numériques, les aides à la visite.
Les chiffres mesurant la « pénétration »
de ces applications par les musées sont en apparence flatteurs. En
2010, selon le Palmarès des musées du Journal des Arts, 42 %
des musées disposaient d’un site Internet. Un taux qui augmente
rapidement au fur et à mesure de la taille des lieux. Selon une enquête
du Clic (lire l’encadré) réalisée en janvier 2012 sur 150 lieux
culturels importants, le taux monte à 81 %. Ils sont même 45 % parmi ces
derniers à être présents sur les réseaux sociaux, Facebook ou autres.
En apparence également, le nombre de « convertis » parmi le public ne
cesse de gonfler. L’audience du Louvre.fr dépasse les 10 millions de
visiteurs mensuels quand le nombre de fans Facebook du musée est de
440 000. Le Centre Pompidou attire 5 millions de visiteurs et 188 000
fans, le château de Versailles, 6 millions de visiteurs et 28 000 fans…
En poursuivant l’inventaire des
applications qui rendent vraiment service, on trouve sur son chemin les
billets électroniques. Le visiteur achète son ticket ou sa réservation
sur Internet depuis chez lui, et présente au contrôleur son téléphone
portable avec un SMS codé. Ce service, bien que loin d’être généralisé,
est d’une mise en œuvre relativement simple. Seul problème, à part
quelques exceptions dans les très grands lieux parisiens, les files
d’attente pour entrer dans les musées ne ressemblent pas à celles des
enregistrements auprès des compagnies aériennes où la dématérialisation
des billets est un confort appréciable pour les usagers. Cela se révèle
plus rapide d’acheter son billet au guichet du musée.
D’autres bénéfices réels actuels ?
Il est difficile d’en trouver lorsqu’il s’agit de donner envie d’aller
au musée. Ces derniers ne savent pas encore très bien « vendre » sur le
Net leur nouvelle exposition. L’annonce ressemble encore trop à une
fiche signalétique et pas assez à de la publicité dont les techniques
sont destinées à créer le désir : encore trop peu de visites virtuelles
des salles de l’exposition, de vidéos livrant un entretien avec le
commissaire, et de manière générale de contextualisation de l’événement.
« Les musées n’ont pas encore assez développé les mini-sites
d’exposition sur Internet ou les applications événementielles sur
tablette ou smartphone », regrette ainsi Pierre-Yves Lochon.
C’est peut-être du côté des audioguides
téléchargeables que les choses devraient bouger prochainement. Depuis
deux à trois ans est annoncée l’arrivée d’aides à la visite que le
visiteur pourra télécharger à l’avance et écouter/voir sur son téléphone
portable. Jusqu’à présent, les coûts de développement (20 000 euros
pour du sur-mesure), les incertitudes technologiques, la multiplication
des plates-formes, et surtout l’énorme base déjà installée d’audioguides
traditionnels ont ralenti le mouvement. « Le marché va exploser en 2012 »,
prédit cependant Frédéric Durand, le directeur associé de SmartApps,
l’un des fournisseurs d’audioguides téléchargeables. Les choix
techniques commencent à s’imposer : exit les fichiers MP3 malcommodes, place aux fameuses applications pour smartphone
parmi lesquelles deux systèmes d’exploitation sont en train d’émerger :
Apple avec son iTunes et son iPhone et Google avec Android Market. La
croissance exponentielle des terminaux utilisant ces deux systèmes et la
banalisation de leur site de téléchargement (dont la grande force
réside dans le fait que le client laisse ses coordonnées bancaires une
fois pour toutes) assure aujourd’hui un marché suffisant. Du côté de
l’offre, les coûts de développement démarrent à 3 000 euros (« en dessous des seuils des marchés publics »,
insiste Frédéric Durand) selon la richesse du contenu et le montant des
commissions que le fournisseur demande. Avec un prix de l’ordre de
4 euros, même avec les royalties d’Apple (30 %) ou de Google, les taxes
(de l’ordre de 10 %) et les éventuelles redevances au développeur, il
reste environ 2 euros pour le musée. Le point d’équilibre descend ainsi
très bas, pour se situer autour de 4 000 téléchargements. « Plusieurs de nos clients gagnent de l’argent », affirme Frédéric Durand.
L’enjeu est ici considérable et pourrait
bien révolutionner (le mot est utilisé à bon escient) la scénographie
et l’expérience de la visite. Obligés de composer avec des publics
différents, selon l’âge, la langue et les connaissances en histoire de
l’art du visiteur, les musées ne peuvent pas multiplier indéfiniment
cartels et panneaux sans alourdir le parcours. Smartphones et tablettes
constituent alors la solution idéale pour individualiser les supports
d’aides à la visite. Il y là un chantier majeur, car il ne suffit de
plaquer quelques lignes de texte en dessous d’une reproduction pour
satisfaire des visiteurs maintenant accoutumés (et donc exigeants) à des
interfaces conviviales et une interactivité naturelle. Les tuyaux sont
en place, les modèles économiques se précisent, les environnements se
standardisent, il faut maintenant pousser les feux, le seul obstacle (il
est de taille) étant que ce savoir-faire qui mêle histoire de l’art,
pédagogie, ergonomie et technique est encore peu répandu. Cela va sans
doute retarder l’usage généralisé de ces écrans magiques.
Reste que ces services actuels ou futurs
ne concernent que les publics habituels. En dépit du discours
prophétique sur les « nouveaux territoires », la question se pose
toujours de faire venir au musée les publics rétifs. Ce n’est pas parce
que les ados « passent leur vie » sur Facebook ou Twitter qu’ils vont
devenir des « fans » ou des « followers » des musées, et que, de
surcroît, ils vont se rendre physiquement dans ces lieux. Un signe qui
ne trompe pas sur le « passage à l’acte » : le Palais de Tokyo compte
69 000 fans, mais, en janvier 2012, seuls 748 fans « en ont parlé ».
Et ce n’est pas parce que l’informatique entre dans les foyers modestes
que leurs occupants intimidés par les lieux de culture vont s’y rendre,
après une visite hypothétique sur leurs sites en ligne. En l’espèce,
rien ne remplace un bus gratuit et un animateur socioculturel !
Auteur : Jean-Christophe Castelain
Publié dans le Journal des Arts, le
17 février 2012. Article extrait d’un dossier « Le numérique dans les
musées », comprenant 5 articles.
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